L’œil de Fénelon

Édition printemps 2025-2026
← Retour à la liste des articles

Accord ASML et Mistral AI : la voie européenne vers l’indépendance technologique

Une alliance stratégique au cœur de la souveraineté européenne

Édition printemps • Auteur : David Bystrushkin

Photo d'employés utilisant la machine ASML

Au cœur des laboratoires d’ASML, précision, innovation et travail d’équipe s’unissent pour façonner les technologies de demain (©ASML)

Dans un contexte de rivalité technologique dominée par les États-Unis et la Chine, l’Europe cherche à affirmer son indépendance. Le partenariat entre ASML (Advanced Semiconductor Materials Lithography) et Mistral AI illustre cette tentative de créer une alternative européenne crédible dans l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs. L’investissement de 1,3 milliard d’euros du géant néerlandais ASML dans la startup française Mistral AI marque un tournant stratégique majeur pour l’écosystème technologique européen.

Présentons ces acteurs :

Mistral AI : Lancé en juin 2023 par Arthur Mensch, qui a travaillé chez DeepMind, avec deux autres Français, anciens chercheurs chez Meta, Guillaume Lample et Timothée Lacroix, Mistral AI a notamment conçu le chatbot Le Chat, concurrent de ChatGPT d’OpenAI. « Unis par leur parcours académique commun à l’École Polytechnique et leurs expériences chez Google DeepMind et Meta, ils ont imaginé une approche différente et audacieuse de l’intelligence artificielle — pour défier la nature opaque de la ‘grande IA’ et rendre cette technologie de pointe accessible à tous. » - d’après le site officiel de Mistral AI.

ASML : ASML est fondée en 1984 en tant que coentreprise entre ASM International (Advanced Semiconductor Materials) et Philips, avant de devenir indépendante en 1988. Les principales acquisitions de l’entreprise sont MaskTools en juillet 1999, le concurrent Silicon Valley Group en mai 2001, et Brion Technologies Inc. en mars 2007. À l’origine, elle produisait des machines de lithographie optique utilisées pour fabriquer des semi-conducteurs, un secteur déjà dominé par des acteurs japonais et américains. Au lieu d’entrer directement en concurrence avec les fabricants de puces, ASML s’est spécialisée dans un segment stratégique : la conception d’équipements indispensables à leur fabrication. Durant les années 1990 et 2000, ASML a progressivement pris le leadership dans la lithographie dite DUV (deep ultraviolet). Mais la miniaturisation des transistors atteignant ses limites physiques, l’entreprise a lancé un pari extrêmement risqué : développer la lithographie EUV (extreme ultraviolet), une technologie jugée par beaucoup comme quasi impossible à industrialiser. Pendant plus de vingt ans, ASML a investi des dizaines de milliards d’euros en recherche et développement, avec le soutien de partenaires industriels (Intel, TSMC, Samsung) et d’un écosystème européen unique. Le défi consistait à produire une lumière ultraviolette extrême à 13,5 nm et à la contrôler avec une précision extrême. Cela a nécessité des innovations radicales, notamment la création de plasma à partir de gouttes d’étain frappées par des lasers. Vers la fin des années 2010, l’EUV devient enfin viable industriellement. Cette avancée permet la production des puces les plus avancées (5 nm, 3 nm et au-delà), utilisées dans les processeurs, smartphones et systèmes d’intelligence artificielle modernes. ASML se retrouve alors en position quasi monopolistique : elle est la seule entreprise au monde capable de produire des machines EUV.
Cette domination reflète un choix stratégique implicite de l’Europe. Plutôt que de rivaliser frontalement avec des fabricants comme TSMC ou Intel, l’écosystème européen s’est concentré sur des technologies clés en amont : machines de lithographie, optique, lasers et matériaux avancés. Ce positionnement rend aujourd’hui l’Europe indispensable à toute la chaîne mondiale des semi-conducteurs. Aujourd’hui, presque chaque puce avancée fabriquée dans le monde dépend d’équipements ASML, ce qui confère à l’Europe une influence technologique majeure malgré une production locale relativement limitée de semi-conducteurs.

Pour mieux comprendre le rôle d’ASML, examinons les étapes de la production de puce :
La fabrication des puces électroniques est un processus très complexe qui se déroule en plusieurs étapes principales.
Tout commence par la préparation du silicium, un matériau extrait du sable. Le silicium est purifié puis transformé en un grand cristal, ensuite découpé en fines plaques appelées wafers, qui servent de base à la construction des circuits. Sur ces wafers, les ingénieurs déposent successivement des couches extrêmement fines de différents matériaux, comme des isolants ou des métaux.
Vient ensuite l’étape clé appelée lithographie : une machine projette de la lumière ultraviolette à travers un motif afin de dessiner les circuits microscopiques sur la surface. Après cette exposition, on procède à la gravure, qui consiste à retirer certaines zones pour créer les formes nécessaires. C’est là que les machines ASML jouent un rôle clé : ce sont d’énormes machines qui coûtent des centaines de millions d’euros et sont composées de plus de 100 000 pièces, sans lesquelles il est impossible d’imaginer la lithographie moderne.
Photo d'une machine ASML

ASML High NA cleanroom Veldhoven campus 2024 TWINSCAN (©ASML)

Une autre étape importante est le dopage, qui consiste à ajouter de très petites quantités d’autres atomes dans le silicium afin de modifier ses propriétés électriques et permettre la création des transistors. Ces opérations — dépôt, lithographie, gravure et dopage — sont répétées de nombreuses fois pour construire la puce couche par couche.
Enfin, on ajoute des connexions métalliques pour relier les différents composants, puis le wafer est découpé en puces individuelles. Chaque puce est ensuite encapsulée dans un boîtier et testée avant d’être utilisée dans des appareils électroniques comme les smartphones, ordinateurs ou systèmes d’intelligence artificielle.

Comparons maintenant différentes techniques de lithographie :

Lithographie classique (UV) : La lithographie classique utilise de la lumière ultraviolette standard pour projeter des motifs de circuits sur une plaque de silicium appelée wafer. Le principe consiste à recouvrir la surface d’un matériau photosensible puis à exposer certaines zones à la lumière à travers un masque contenant le dessin du circuit. Après exposition, les parties éclairées sont modifiées chimiquement et peuvent être retirées ou conservées lors de l’étape de gravure. Cette technique a été essentielle dans les premières générations de semi-conducteurs et reste utilisée pour certaines couches moins critiques. Cependant, sa principale limite provient de la longueur d’onde relativement élevée de la lumière utilisée, qui empêche de dessiner des structures extrêmement petites. À mesure que l’industrie a cherché à miniaturiser davantage les transistors, la lithographie classique a atteint ses limites physiques.

Photo de deux machines ASML

Machines ASLM : TWINSCAN NXT:870B et TWINSCAN XT:260 (©ASML)


Lithographie DUV (Deep Ultraviolet) : La lithographie DUV représente une évolution majeure, utilisant une lumière ultraviolette plus courte (environ 193 nanomètres), permettant une résolution plus fine et donc la fabrication de transistors plus petits. Cette technologie a dominé la production de puces modernes pendant de nombreuses années et reste encore largement utilisée aujourd’hui. Pour continuer la miniaturisation malgré les limites physiques de la lumière DUV, les ingénieurs ont développé des techniques complexes comme le multi-patterning, qui consiste à imprimer plusieurs fois des motifs et à les superposer avec une précision extrême. Cela permet d’obtenir des détails plus fins que la longueur d’onde ne le permettrait normalement. Toutefois, ces méthodes augmentent la complexité, le coût et la durée de fabrication, ce qui a poussé l’industrie à chercher une alternative plus avancée.

Photo d'une machine ASML

Machine ASLM : TWINSCAN_NXE3800E (©ASML)


Lithographie EUV (Extrême Ultraviolet) : La lithographie EUV est la technologie la plus avancée pour les puces de dernière génération. Avec sa lumière de 13,5 nm, elle permet de graver directement des motifs extrêmement petits, réduisant le nombre d’étapes par rapport au DUV. Cependant, l’EUV pose des défis techniques considérables. Cette lumière est absorbée par l’air et par la plupart des matériaux, ce qui oblige à travailler sous vide et à utiliser des miroirs ultra précis plutôt que des lentilles traditionnelles. La lumière EUV est générée en transformant des gouttes d’étain liquide en plasma grâce à des lasers très puissants. La complexité de ce système explique pourquoi seule l’entreprise ASML est actuellement capable de produire des machines EUV à l’échelle industrielle. Photo d'une machine ASML

Machine ASLM : TWINSCAN EXE:5200B (©ASML)

Pour bien voir l’ampleur des ambitions d’ASML et de Mistral AI, examinons les chiffres :

Mistral AI : Une levée de fonds porte la valorisation de Mistral AI à 11,7 milliards d’euros (ou 14 milliards de dollars) en septembre 2025, faisant ainsi de l’entreprise la startup de l’intelligence artificielle la mieux valorisée d’Europe.

ASML : Le 15 janvier 2026 ASML dépasse les 500 milliards de dollars de capitalisation, après que son principal client, TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), a annoncé des prévisions de dépenses d’investissement supérieures aux attentes pour répondre à la forte demande en puces d’intelligence artificielle. Avant lui, seuls le groupe de luxe français LVMH et Novo Nordisk, le laboratoire danois producteur des traitements antidiabétiques et amaigrissants Ozempic et Wegovy, ont réussi à franchir ce cap symbolique. À un moment donné, l’action ASML a bondi à 1 309 euros, et la société a approché une capitalisation de 506 milliards d’euros, soit 600 milliards de dollars... L’année 2025 a été la meilleure année de point de vue financier pour ASML : 32,67 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 9,61 milliards d’euros de bénéfice net. Au moment de la rédaction, ASML est devenue l’entreprise la plus valorisée d’Europe en termes de capitalisation boursière.

Une réponse européenne aux dépendances technologiques :
L’accord intervient dans un climat géopolitique marqué par les tensions commerciales, les restrictions d’exportation de technologies et la dépendance européenne envers des acteurs étrangers. En soutenant une startup locale, ASML participe à la construction d’un écosystème technologique plus autonome. Plusieurs observateurs voient dans ce rapprochement une étape vers la souveraineté numérique européenne, visant à réduire la dépendance vis-à-vis des plateformes américaines ou des chaînes d’approvisionnement asiatiques. Cette dynamique s’inscrit dans une tendance plus large :
- montée des investissements privés dans l’innovation technologique européenne ;
- volonté politique de renforcer la compétitivité industrielle du continent ;
- recherche d’une alternative européenne dans les technologies stratégiques.

« ASML s’associe à Mistral AI pour intégrer l’IA de pointe à l’ensemble de son portefeuille de produits, ainsi qu’à ses activités de recherche, de développement et d’exploitation, afin d’accélérer la mise sur le marché de systèmes de lithographie holistiques plus performants. Les premiers cas d’utilisation comprennent des agents d’IA pour la fiabilité des logiciels et la détection précoce des problèmes en aval, l’analyse de journaux à grande échelle avec un raisonnement intelligent pour l’identification des causes profondes dans les diagnostics, et l’automatisation de la documentation technique des produits au sein des flux de travail d’ingénierie. » - d’après le site officiel de Mistral AI.

Limites :

Même avec réussite au niveau européen, cette coopération reste très limitée par rapport aux autres leaders.

Au niveau européen : Même si Mistral AI est la startup IA la mieux valorisée d’Europe, d’autres startups sont mieux valorisées en Europe comme Revolut avec valorisation de 75 milliards de dollars de capitalisation, Checkout (Checkout.com) avec 40 milliards de dollars ou encore FNZ avec 20 milliards de dollars.

Au niveau mondial : Au niveau mondial on peut observer que la situation est encore plus difficile : les leaders de startups ont une capitalisation encore plus importante : SpaceX, qui a acquis xAI, forme une alliance valorisée à 1,25 trillions de dollars (1 trillion pour SpaceX et 250 milliards pour xAI), OpenAI avec 500 milliards de capitalisation ou Anthropic avec 350 milliards de capitalisation. Pour ASML la situation parmi les grandes entreprises n’est pas aussi idéale. Elle n’est même pas dans le top 10 des entreprises par capitalisation du monde. Sa capitalisation est encore loin de leaders, comme Alphabet, Microsoft, Amazon, Apple et notamment Nvidia, qui a dépassé le seuil de 5 trillions dollars et avait un pic presque de 5,2 trillions de dollars l’année dernière. Il convient également de rappeler qu’ASML commence à avoir des concurrents, notamment le plus important, la Chine. À partir de 2018, les États-Unis ont exercé des pressions sur les Pays-Bas pour empêcher ASML de vendre des systèmes EUV à la Chine. Ces restrictions se sont renforcées en 2022, lorsque l’administration Biden a imposé des contrôles à l’exportation drastiques visant à couper l’accès de la Chine aux technologies de semi-conducteurs de pointe. ASML a déclaré à Reuters qu’aucun système EUV n’avait jamais été vendu à un client en Chine. Ces mesures de contrôle visaient non seulement les systèmes EUV, mais aussi les anciennes machines de lithographie ultraviolette profonde (DUV) qui produisent des puces moins avancées comme celles de Huawei, dans le but de maintenir la Chine à au moins une génération de retard en matière de capacités de fabrication de puces.

En conséquence, la Chine prévoit de construire sa propre machine de ce type pour la production de puces. Deux incidents intéressants sont liés à cela :
1. Selon un rapport récent, des techniciens chinois auraient endommagé une machine de lithographie DUV (Deep Ultraviolet) d’ASML en tentant de la désassembler pour en percer les secrets. L’objectif n’était pas de copier cet équipement spécifique – qui représente une génération de machine plus ancienne – mais de comprendre ses subtilités pour développer leur propre technologie et fabriquer des puces plus avancées. L’incident aurait été découvert lorsque les techniciens chinois, incapables de remonter ou de réparer la machine, ont dû faire appel à ASML pour une intervention. Une fois sur place, les équipes d’ASML auraient constaté que la panne n’était pas due à une usure normale, mais bien à une tentative de démontage et de remontage.
2. D’après Reuters, dans un laboratoire de haute sécurité à Shenzhen, des scientifiques chinois ont construit ce que Washington a passé des années à essayer d’empêcher : un prototype de machine capable de produire les puces semi-conductrices de pointe qui alimentent l’intelligence artificielle, les smartphones et les armes essentielles à la domination militaire occidentale. Achevé début 2025 et actuellement en phase de test, le prototype occupe la quasi-totalité d’un étage d’usine. Il a été conçu par une équipe d’anciens ingénieurs du géant néerlandais des semi-conducteurs ASML, qui ont procédé à la rétro-ingénierie des machines de lithographie ultraviolette extrême (EUV) de l’entreprise, selon deux personnes connaissant le projet. En avril, Christophe Fouquet, PDG d’ASML, déclarait que la Chine aurait besoin de « très nombreuses années » pour développer une telle technologie. Or, l’existence de ce prototype, révélée pour la première fois par Reuters, laisse penser que la Chine pourrait être bien plus proche de l’indépendance dans le secteur des semi-conducteurs que ne le prévoyaient les analystes. La Chine reste déterminée à défier le monopole d’ASML. Mais même en réussissant, ce ne serait qu’une première étape. La lithographie EUV demande des décennies de recherche, des milliards d’investissements en R&D et un écosystème complet, incluant des fournisseurs spécialisés comme Carl Zeiss.

Conclusion :

Aujourd’hui, ASML ne fait face à aucune véritable concurrence, mais dans 5 ans, de véritables concurrents pourraient apparaître, par exemple la Chine, qui, durant cette période, passera du stade de la création de la première machine à la création d’un écosystème complet capable de commercialiser et d’industrialiser la production de machines de lithographie ultraviolette extrême. Néanmoins, cet accord entre une entreprise européenne et une startup offre de réelles chances d’améliorer leurs produits et de mettre en lumière la puissance technologique de l’Europe. L’avenir nous le dira…

SOURCES :
Exclusive: How China built its ‘Manhattan Project’ to rival the West in AI chips - Reuters
Quand l'espionnage industriel tourne mal : l'improbable panne d'une machine ASML en Chine - Les Numériques
The Full List of 217 European Unicorn Startups - Failory
IA : Mistral valorisée à 11,7 milliards d'euros après l'entrée au capital du néerlandais ASML - Boursorama
ASML - Les Echos Investir
ASML - Zone Bourse
List of unicorn startup companies - Wikipedia
Mistral AI site officiel
ASML - Google Finance
Nvidia - Google Finance